vendredi 30 mai 2008

ouvriers de Saint-Chamond au XIXe siècle (Elinor Accampo)

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Saint-Chamond, devant l'usine de Tresse, avant 1914



Entre la classe sociale et la cité :

identité et intégration chez les ouvriers

de Saint-Chamond, 1815-1880

Elinor ACCAMPO (1982)



résumé
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, un important prolétariat industriel naît à Saint-Chamond du textile et de la métallurgie lourde. L'absence de tout mouvement ouvrier dans la ville est d'autant plus remarquable qu'il se développe dans les cités voisines et à partir des mêmes secteurs. Cet article suggère que cette absence de conscience collective tient en partie à ce que la géographie sociale entraînée par le développement industriel n'a pas provoqué de ségrégation de l'habitat ouvrier susceptible d'aider à un sentiment d'identité et à un sens de la communauté propres aux travailleurs. Au contraire, ceux-ci ont été bien intégrés dans une ville qui se distinguait déjà par la force de l'influence qu'y exerçait un patriciat commercial ancien et dévot. Appuyé sur la reconstitution des familles et l'utilisation des actes de naissance, de mariage et de décès, il voudrait montrer ce qu'on peut tirer de l'état civil pour une étude des sociabilités.


article
En 1927, un journaliste local, Stéphane Bertholon, publiait une série d'articles sur sa ville natale, Saint-Chamond. Il avait été amené à les écrire par le désir de conserver quelque chose du passé dans une période de bouleversements. Les années 1870, pensait-il, avaient marqué un virage dans l'histoire de sa ville. Le conseil municipal cessa alors de se recruter parmi les seuls notables, "triés sur le volet" ; il passa au contraire sous la domination d'hommes nouveaux à Saint-Chamond et dont les ambitions étaient "plus politiques que pratiques". Cette mutation au niveau des élites dirigeantes traduisait un changement plus profond, bien antérieur aux années 1870, et dont Bertholon avaient une conscience très claire : "la grande usine métallurgique, amenant à notre ville une quantité d'étrangers qui s'y fixèrent et y prirent droit de cité submergeant les gens du pays et leur imposant, grâce à la politique, des municipalités que n'animait pas, comme précédemment, l'amour de l'intérêt de la ville... Et à cause de cette invasion étrangère, la race des bons vieux Saint-Chamonais d'antan tend à se perdre de plus en plus" (1).

Il réagissait ainsi à un phénomène de plus ne plus fréquent dans nombre de villes du XIXe siècle : l'afflux "d'étrangers" venus aussi bien d'une commune voisine que d'un pays étranger pour participer à la constitution de cette nouvelle classe proliférante qui, par son déracinement, menaçait automatiquement l'ordre bourgeois des petites cités marchandes. À maints égards, on peut voir en Saint-Chamond l'exemple classique d'une ville transformée par les métamorphoses multiples, technologiques, économiques et sociales, typiques de l'industrialisation. Jusqu'aux années 1840, les plus importantes de ses industries étaient la clouterie, la rubannerie, le moulinage et la passementerie. C'étaient des activités domestiques, familiales, organisées sur la base du système de la sous-traitance, le secteur soyeux prenant des... (à suivre)

Elinor Accampo (trad. Claire Auzias)


(1) - Stéphane Bertholon, Histoire de Saint-Chamond, notes et souvenirs d'un vieux Couramiaud, Saint-Étienne, 1927, p. 145. Histoires_Saint_Chamond_Bertholon_couv


- article paru la revue Le Mouvement Social, n° 118, janvier-mars 1982, p. 39-59

- achat de cet article en ligne (site américain)


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Elinor Accampo




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mercredi 28 mai 2008

évocation du souvenir de personnalités locales (1949)

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le jardin public à Saint-Chamond


les serviteurs de la cité

M. FOURNIER (1949)


Assis sur un banc du Jardin public, Jean de la Rive aimait à s'entretenir avec Jean Callet, un bon bourgeois de quatre-vingt-dix ans, dont la verdeur, la mémoire fidèle, la connaissance du passé, l'émerveillaient toujours.
- Ah ! lui disait-il souvent, quel dommage que tant de souvenirs précieux soient10448545_p perdus pour la génération présente ! Les êtres collectifs, les peuples, comme le prétendait Balzac, sont hélas ! sans mémoire. Ces jeunes filles qui passent au pied du monument Carnot, ces ouvriers qui se hâtent à l'appel des sirènes, que savent-ils de leur ville ? Rien ou presque rien !

Ils auront vécu, au milieu de murs anonymes, retenant à peine le nom de quelques rues, lu les faits divers de leur journal, voté sans enthousiasme pour des inconnus qui sollicitent leurs suffrages, sans même s'enquérir si ces gens-là ont un métier, une famille, d'honnêtes ressources et s'ils réunissent les qualités intellectuelles et morales pour la tâche qui les attend. Et l'on s'étonne que tant d'incapables, de profiteurs avides, de menteurs effrontés, de braillards vilipendeurs, arborant à leur chapeau la cocarde d'un parti, montent à l'assaut du pouvoir, exigent places, prébendes, faveurs, pour eux et leur clientèle, et finalement déshonorent le régime !

À quoi Jean Callet répliquait, avec un éclair dans ses yeux malicieux.
- Lequel de nos concitoyens pense encore à Briand [ci-contre] qui, débarqué chez nous en chapeau haut de forme,Phototh_que___2746 redingote et cravate ample a, au début de sa carrière, fait retentir les murs de la Salle des Conférences de sa voix sourde et magnifique ? Un révolutionnaire, vaguement anarchiste, qui a bientôt évolué et s'est fait, par la suite, comme ministre, le défenseur de l'ordre et, sur le plan diplomatique, l'apôtre de la paix universelle ! C'était, au demeurant, un bohème peu cultivé, que dupa facilement Stressmann, mais qui avait reçu du Ciel ou peut-être de l'enfer, le don de galvaniser les foules. Jamais je n'oublierai, pour ma part, cette espèce de fascination qui s'emparait de ses auditeurs, quand ils fixaient ce masque de tribun, dont la pâleur tragique ressortait entre une énorme moustache et une débordante chevelure d'ébène. De ce qu'il avait dit, il ne restait rien ou peu de choses dans l'esprit, mais durable était l'impression que le son de sa voix passionnée avait laissée en vous.

- Et il s'en est allé, continuait Jean de la Rive, sans une pensée pour la ville qui était à l'origine de sa fortune, laissant à des héritiers inconnus des millions inutiles, croyant avoir abattu le spectre de la guerre, lequel depuis est apparu plus effrayant que jamais et - chose presque incroyable  ! - à demi réconcilié avec l'Église, qu'il avait pourtant contribué à séparer d'avec l'État. Du passage de ce météore, à travers notre ciel charbonneux, qu'est-il resté ? Une pincée de cendre que dispersa bientôt le vent !


ces providences humaines...

De sa petite voix grasseyante, Jean Callet poursuivait :

- Les Dugas-Montbel [ci-contre], les Ennemond Richard, les Germain Morel, les Jules Duclos, tous sortis du peuple,Dugas_Montbel_buste quels exemples à mettre en parallèle avec tout ce petit monde d'intrigants, de bavards et d'inutiles !

Le premier, né en 1776, grand helléniste, qui fut député sous Charles X, et protesta contre les Ordonnances, enseigne la prévoyance aux humbles, soustrait leurs économies aux griffes des filous, en fondant, en 1834, une des premières Caisses d'épargne de France, la nôtre, et laisse à sa ville une bibliothèque d'une valeur inestimable.

"Par ses métiers perfectionnés, dont il avait trouvé le prototype chez un marchand de bric-à-brac, à Paris, Ennemond Richard donna un prodigieux essor à l'industrie toute nouvelle du lacet, qui fait vivre aujourd'hui des milliers d'ouvrières.

Germain Morel, né en 1820, fils d'un modeste forgeron, ouvrier lui-même, devenu ingénieur, invente les bandages sans soudure pour les roues des wagons. Confiant dans son génie, il jette, avec les Petin-Gaudet, les fondements des Aciéries de la Marine, tandis que le moulinier Jules Duclos, mal soutenu par son Conseil, d'effraye l'ampleur de ses projets, fait édifier, sur les plans de M. de Montgolfier, la grande muraille qui retiendra les eaux du Ban.

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place Germain Morel à Saint-Chamond, avant 1905

Ceux-là étaient des hommes, dans toute la beauté du terme ! Probes, loyaux, désintéressés, gens d'honneur, luttant avec une rare énergie pour la défense des intérêts de leurs concitoyens, qu'ils confondaient avec les leurs.

Si Dugas-Montbel, cet ami de Ballanche, d'Ampère, est mort, en 1834, dans la sérénité d'un sage ami des Muses, les épreuves n'ont pas manqué aux autres. Il a fallu à Ennemond Richard vaincre certaines résistances de ses confrères, triompher de la routine, pour faire accepter ses métiers, dont le grand avantage est de se prêter aux fabrications les plus variées.

Dépouillé du fruit de son invention, à demi ruiné par des maîtres de forges rivaux, qui avaient été ses associés, Germain Morel a eu l'amertume de voir le nom des Petin-Gaudet substitué au sien, au fronton de l'usine qu'il avait fondée, au Pré-Château. De désespoir, le 2 septembre 1852, il s'est fracassé la tête en se jetant dans la rue, du haut de son balcon. Il avait 33 ans !mur_du_barrage_de_la_Rive

Abandonné de tous, risquant sa popularité, pour la fabrication de sa grande idée, Jules Duclos vint, chaque jour, de 1866 à 1870, inspecter les travaux du barrage de la Valla. Ce n'est que, quand l'oeuvre fut achevée, qu'il commença à dormir tranquille. [ci-contre : mur du barrage de la Rive, en hiver - source]

Soyons reconnaissants à ces providences humaines qui, pour notre bonheur, se manifestent parfois au sein de la cité."

Et Jean de la Rive de conclure, dans un geste désolé :

- Des noms, de simples noms, sur une plaque d'émail, au coin des rues, voilà ce que lisent, de leurs yeux distraits, nos jeunes d'à-présent. Que n'apprennent-ils aussi à connaître les vertus de ceux qui, par-delà le tombeau ont préparé leur avenir !

M. Fournier, Tableaux de la vie saint-chamonaise, 1949, p. 29-32


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Posté par michelrenard à 07:05 - - Commentaires [3] - Permalien [#]